18/01/2007

Ex ignis

Ex ignis nasci verbum : la parole naît du feu,

du feu de la liberté, consenti à l’humain en tant

qu’outil de narration démiurgique. Analytiquement,

le pouvoir du mot n’est rien d’autre qu’une arme qui

lui fut conférée, afin de structurer individuellement

son propre Monde, au sein d’une matrice collective.

Le langage tue par ailleurs davantage que les

munitions gouvernementales génocidaires, mais il représente la portion de chaos nécessaire à la survie

de l’ordre. Au fil du temps, au gré d’avancées spectaculaires et de marches à rebours tout aussi impressionnantes, l’Homme a compris l’enjeu phénoménal du logos, le ciment massif des antiques phratries oratoires. Dès lors, à l’avènement révolutionnaire des libertés, il choisit à juste titre d’instituer celui-ci en principe roi. Malheureusement, aujourd’hui, le droit d’expression constitue le moins fondamental des droits fondamentaux ; pas dans son principe, auquel les partouzeurs endimanchés de l’hypocrisie systématique d’appellation contrôlée, s’attachent encore avec acharnement comme une

relique qui appartiendrait à un Dieu n’existant plus,

mais bien dans son application, dans ce que je

pourrais qualifier d’exercice de la

« liberté immanente ».  L’opinion publique, le cri

de la masse, s’est érigé en potentat contre le

soulèvement des individualismes, contre la tentative

du progrès intellectuel, en instaurant l’ère d’un

nouveau monopsychisme, dont la substance pensante

ne serait pas le « suprême intellect » mais plutôt, le suprême « sociétatisme » ou encore, l’expression

unique de la société/Etat.

 

Paradoxalement ou logiquement selon le mode de

pensée que l’on met en œuvre, l’on peut remarquer

que le désir et l’exercice le plus marqué de cette

liberté se rencontre dans les pays où celle-ci n’existe

pas. Quand je dis là où elle n’existe pas, il faut plutôt entendre là où elle est interdite, je parle des endroits

où la parole est un fusil, où la pensée est une bombe menaçant de faire sauter les illusionnismes tyranniques, où les prisons regorgent d’hommes libres. Je parle des soldats de la vérité et de la critique, torturés, incarcérés

et assassinés pour avoir osé vérifier l’hygiène buccale

des mange-merde : ceux qui portent les étoiles d’un général, la cravate d’un haut fonctionnaire ou la tenue cérémonielle d’un président. La raison de ce silence

ou à tout le moins, de cette assimilation spirituelle,

n’est autre que la peur, sous tous les aspects que

celle-ci peut recouvrir. Nombreux sont ceux qui considèrent la vie comme un droit, or il n’existe

pas de telle chose que le droit de vivre, uniquement

le risque de vivre. En effet, la vie est un combat de manière tout autant symbolique que primaire, tout combat comporte un risque, fusse-t-il même hypothétique, et par conséquent, selon une application rigoureusement syllogistique, la vie incarne le risque.

Un risque que, parfois de façon intrinsèque, beaucoup n’osent pas prendre, ceci amenant au constat éloquent, qu’avant la mort, c’est la vie elle-même qui effraie.

 

Le but condensateur de ce combat réside dans la découverte du pourquoi, ce dernier étant le seul

véritable pouvoir, le seul secret du contrôle. Une fois

que l’on a découvert le pourquoi, il faut s’y consacrer pleinement avec le courage dramatique de l’ultime

action car comme le disait Bertolt Brecht : « celui qui combat peut perdre mais celui qui ne combat pas a déjà perdu ». Or l’humain combattant, sociologiquement établi, a peur d’autrui, peur du rejet du groupe et de ce fait, subit une perte de puissance de l’être au sens du conatus spinozien, le conduisant à refouler l’expression de son désir ou de son opinion primordiale. Pourtant, si l’on décide de suivre Stendhal, on acceptera que « les peuples n’ont jamais que le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur ».

 

Au départ créature gratifiée par la flamme « d’autotranscription », fragmentation de la lumière divine en quantique narrative, l’individu ou plutôt ce qu’il en reste, vogue doucement de l’état d’être pensant

à celui d’être pensé. La machine sociétale pense le

pantin du mot à l’intérieur d’elle même, celui-ci

devenant une simple articulation mécanique de son

joug silencieux. Le danger inique de la liberté consiste

à en donner un minimum palpable, permettant à

l’individu d’en faire un usage illusoire, mais de ne pas

en prêter assez pour pouvoir se rendre compte qu’il

n’en possède aucune. Gargarisés qu’ils sont par le goût éthéré de leurs chimères, les penseurs robotisés poursuivent à outrance leur droit à l’expression mais comme le soutient Kierkegaard : « les gens exigent la liberté d’expression pour compenser la liberté de pensée qu’ils préfèrent éviter ». Ainsi, le feu de la parole ne sert plus comme outil de spécification ontique, comme division finie de l’indivisibilité céleste infinie.

Non, il sert de porte-voix au monopsychisme « sociétatique », il sert à exprimer ce qui est « pré-pensé », il sert à détruire ce qu’il devait édifier.

Quelle est cette funeste mélopée ? Est-ce l’agonie

du Verbe à laquelle nous assistons ?

Né du point d’ignition cosmique immanent il est

peut être après tout destiné à périr dans les cendres,

sur les vestiges de l’humanité chancelante. Ou alors il survivra comme un secret pour ceux qui osent le préserver, car je crois que seules les choses que nous redoutons de perdre sont véritablement immortelles. 

          

     

 

     

 

23:41 Écrit par L'ap dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |